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Dans le ventre du dragon

Polytechnique : Le Québec dans la cour des grands ?

Jean-Nic Labrie
4 février 2009

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Mettons quelque chose au clair immédiatement ; au niveau strictement cinématographique, Polytechnique, le dernier-né du cinéaste Denis Villeneuve, est réussi. Les images en noir et blanc sont bien belles, le travail au niveau du son est impeccable, le montage est efficace…Villeneuve y va même de quelques plans de caméra osés, créatifs, qui ne font que confirmer son talent évident.

En réduisant le film à 76 minutes, on y voit clairement une tentative de puncher le film au maximum. C’est un choix défendable. Après tout, il s’agit bel et bien d’une fiction inspirée de faits réels, et non d’un documentaire.

Le sujet, quant à lui, est évidemment plus complexe qu’un simple tireur fou qui rentre dans une école, et qui se met à tirer sur toutes les femmes qu’il croise dans les corridors. Si l’on se fie aux propos de Villeneuve tels que relatés dans le dossier de presse remis aux journalistes, «il demeure fondamental de faire des films sur des évènements qui blessent l’âme collective. Ces évènements, même si ils ont profondément douloureux, nous révèlent des choses sur notre société».

À ce niveau, je n’ai aucun problème. Michel Brault a tourné un film essentiel sur les évènements d’Octobre ‘70. Falardeau y est allé lui aussi de sa vision de la chose, sans compter son 15 Février 1839. Assurément qu’il faut se souvenir.

Polytechnique, c’est donc un «bon film», si je peux m’exprimer ainsi. Pourtant, quand je suis sorti de la salle, j’ai eu l’impression de n’avoir rien appris de neuf par rapport à cette tragédie. D’où ma perplexité par rapport à l’existence de ce film. Où peut-être dans la façon dont le film a été fait.

Le problème que j’ai avec Polytechnique, c’est le fait que le film ne m’a pas remué comme je l’appréhendais. Plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte dans ce cas-ci ; le 6 décembre 1989, je n’avais que 9 ans. Mais je me rappelle très bien de la couverture de l’évènement à la télévision.

Je me rappelais de la tronche de Marc Lépine.

Alors, pourquoi un film comme Les Ordres, pourtant sorti en 1974 (tourné donc quatre ans à peine après la fin des évènements, et six avant ma naissance), sur une crise politique bien québécoise, est un long-métrage qui m’a doublement plus ébranlé qu’un film dédié au massacre de la Polytechnique, tragédie tout aussi québécoise que la Crise d’Octobre ? Simple question de perception ? Je ne crois pas.

Citons encore une fois Villeneuve, toujours dans le même dossier de presse :

«Le Québec est un véritable laboratoire pour le reste de la planète, avec quelques pays scandinaves, pour ce qui est de la place des femmes dans la société. Le drame de Polytechnique n’aurait pas pu arriver ailleurs que dans une société aussi évoluée sur ce plan. C’est un film douloureusement québécois».

Dommage que moi, je n’ai jamais senti cette douleur typiquement québécoise dans le film.

Et c’est d’ailleurs pourquoi je crois que Polytechnique est un film moins puissant qui aurait pu l’être. Faire un film aussi controversé au Québec, ce n’est pas de la tarte, et ce n’est pas le genre de sujet vers lequel les réalisateurs se garrochent tête première. Trop de contraintes, sujet trop délicat, etc. N’est pas Gus Van Sant qui veut, même si son Elephant, le standard du genre, il l’a accouché par le siège à l’époque.

J’y vais donc d’une réflexion toute personnelle ici : se peut-il que le peuple québécois, avant la tuerie de décembre 1989, se croyait au-dessus de la mêlée ? Se peut-il que dans la tête des Québécois, des tueries, des missiles, des famines, des guerres civiles, ça n’existe que pour les autres habitants de la planète ? En autant que ça se passe dans la cour du voisin, c’est correct, on est au courant ; mais quand ça se passe sur notre propre terrain, alors là, c’est incroyable, impossible, impensable ?

On est tous des petits amis au Québec, c’est bien connu. Des «fous dans tête», y’en a peut-être deux ou trois à Montréal, mais jamais comme aux States voyons.

Bien sûr que c’est troublant de voir un homme désespéré, misogyne et armé d’un fusil de haut calibre, prendre le temps de séparer les hommes des femmes dans une classe, et ensuite, de le voir tirer dans le tas. Ça fesse, c’est clair. L’histoire est d’autant plus troublante, car on parle d’un homme qui a abattu quatorze femmes. Loin d’être banal.

Ce qui me trouble encore plus cependant, c’est de constater à quel point le film nous balance en pleine gueule ce sentiment d’hypocrisie que nous avons par rapport à ce drame. Confronter le spectateur moyen dans sa perception nombriliste et repliée sur elle-même de la société dans laquelle il vit.

J’aurais aimé que ce film soit assumé jusqu’au bout. Que ça fasse vraiment mal, jusque dans notre chair. Qu’on en tire une véritable leçon. Hélas, ce n’est pas le cas. On est au Québec, il fallait donc s’arranger pour que les gens sortent aller voir le film. On a donc pris la décision d’aplanir là où ça fait le plus mal : l’après Polytechnique. Là où le drame commence, et ne se termine vraisemblablement jamais.

On a choisi de nous montrer graphiquement la tuerie. On a choisi de tourner le film en noir et blanc, on a épuré le film jusqu’à la moelle. On a travaillé le son, le rendant très réaliste, comme si nous y étions. On a bien sûr évoqué «l’avant, le pendant, et l’après» dans le film, avec plus ou moins de conviction. Bravo !

Mais qu’en est-il des blessures permanentes des victimes qui ont vécu l’évènement de l’intérieur ? Qu’en est-il des répercussions sociales d’une telle tragédie dans notre société ?

À quelque part, je plains Denis Villeneuve. Je ne le connais pas personnellement, mais en même temps, je me demande si le type a réellement tourné le film qu’il a voulu.

Car «le film douloureusement québécois» dont il fait mention, il n’existe pas encore. Et ce n’est surtout pas le film qui sera projeté en salles dès le 6 février prochain. Notre société n’a pas voulu l’assumer à 100%. Notre société ne veut choquer personne.

Dommage.

POLYTECHNIQUE
Drame en noir et blanc de Denis Villeneuve
Avec Karine Vanasse, Maxim Gaudette, Sébastien Huberdeau
76 minutes
Produit par Remstar

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Dans le ventre du dragon

Jean-Nic Labrie

Parce que le ciné c'est aussi Marcel Leboeuf, Christophe Lambert, Jeff Goldblum et Yahoo Serious.

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