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Dans le ventre du dragon

«Ma vie est une série B, mais ça m’va…»

Jean-Nic Labrie
24 avril 2009

grindhouse32

Bon d’accord, j’admets que je suis légèrement en retard. Deux petites années, franchement, c’est tellement rien. Mais je savais très bien que ce n’était qu’une simple question de temps, que je ne pouvais quand même pas passer à côté d’un tel truc.

Même si l’époque où je vénérais exagérément Tarantino est bel et bien révolue (fallait me voir à 14-15 ans, dans mon trip post-Pulp Fiction, même mes céréales portaient le nom de Tarantino’s), je préfèrais attendre que toute la hype soit passée, que la poussière soit réellement tombée, question d’avoir l’esprit le plus vierge possible. Et aussi je l’avoue, j’avais pas nécessairement envie de voir ce film-là quand c’est sorti à l’époque. Bref, j’attendais que le film soit mort, et qu’il ramasse la poussière dans les clubs-vidéo. Ce qui est effectivement le cas aujourd’hui, à peine deux petites années plus tard. C’est là que l’on se rend compte que le cinéma, c’est cruel. Parfois.

Deux ans pile poil plus tard donc, j’ai fini par me le taper ce Grindhouse, diptyque de films thriller-épouvante pastichant le style des films d’exploitation des années 60-70, fabriqué par les Tango & Cash du cinéma de genre américain grand public, Robert Rodriguez et Quentin Tarantino. Grand mal m’en fasse, j’aurais peut-être dû mettre mon orgueil de côté, et aller voir ces films en salles, car les deux épisodes, Death Proof (réalisé par le palmé d’or) et Planet Terror (réalisé par celui qui avait une table de montage dans son sous-sol à l’époque d’El Mariachi) étaient séparés par de fausses bandes-annonces, très bien faites et respectant à la lettre les codes de la bande-annonce typique du film de genre tout droit tiré des 70s. Rob Zombie et Eli Roth, loin d’être des deux de pique, avaient entres autres été mandatés pour cette besogne.

Cependant, dans les pays non-anglophones (saluons le fait que certains Américains considère le Québec comme étant un pays), les deux parties ont été scindées et distribuées séparément sur support DVD, sans que les fameux fake trailors apparaissent sur l’un des deux des disques; une décision semble-t-il prise par les frères Weinstein, les producteurs. Une énormité qui relève du crime pur, si vous voulez mon avis. Pour les néophytes, cliquez ici, et régalez-vous.

planetterror

Cela dit, sans nécessairement crier au génie, je dois avouer que le résultat final est vraiment jouissif, même si les deux films offrent un spectacle complètement aux antipodes l’un de l’autre, et ce, sur plusieurs paliers.

Alors que le Planet Terror de Rodriguez croule sous les effets spéciaux et donne somme toute un divertissement bien senti et respectueux du style «film de zombies trash», Tarantino lui, s’est carrément approprié le genre, pour faire de son Death Proof un film somme toute «à la Tarantino» ; influences rétros bien senties certes, mais un sens aigu du dialogue, en plus de pousser son concept toujours plus loin, ne se limitant pas au banal pastiche. Le type en a bouffé de la péloche, ça se voit, et même si le sobriquet de «recycleur de luxe» lui va mieux que celui de «véritable génie du 7e art», on parle quand même d’un cinéaste intelligent et intéressant.

death-proof-accident

Hormis la qualité évidente du dyptique, c’est davantage le clin d’oeil au cinéma d’exploitation des années 60 et 70 qui vaut la peine d’être souligné. Les deux cinéastes, sans compter tous les comédiens présents dans les deux films, ont visiblement pris leur pied dans cette rockambolesque aventure, à l’esthétique grisante et pour le moins soignée, qui vient prouver qu’encore une fois, l’effervescence kitsch au cinéma n’est pas sur le point de s’essouffler.

Judicieusement choisi, Grindhouse (de l’anglais to grind, moudre, et house, maison), titre officiel de ce long-métrage en deux parties, désigne en réalité un cinéma spécialisé dans les films d’exploitation, très populaire vers la fin des années 60 et au début des années 70. Le terme Grindhouse film est aussi utilisé pour designer le genre de film projeté dans de tels cinémas.

Pour le petit cours d’histoire, les Grindhouse, phénomènes résolument américains, étaient connus pour leur diffusion en continu de films de série B ou Z, souvent présentés en programmes-doubles. Deux films étaient projetés l’un après l’autre, et le spectateur payait une seule fois, pour la représentation totale, et pouvait donc passer des heures dans l’obscurité d’une salle de cinéma. Idéal donc, si on voulait se débarrasser des mômes pour la journée !

La plupart de ces films étaient produit pour être projetés dans les ciné-parcs, communément appelés drive-in, qui faisaient fureur aux États-Unis à cette époque. Ces films étaient souvent présentés comme second ou troisième programme de la soirée, étirant les projections très tard dans la nuit, climat propice à ce genre de cinéma.

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Comme la plupart des grandes zones urbaines n’avaient pas de drive-in(vive St-Eustache, St-Hilaire ou St-Germain !), les Grindhouse trouvèrent refuge dans plusieurs anciens théâtres désuets de L.A comme de NYC, qui proposaient auparavant des spectacles burlesques et du vaudeville. Parmi ces spectacles, il y avait le Bump and Grind , d’où le terme Grindhouse.

70s

Au début des années 1960, et spécialement dans les années 1970, les sujets des films Grindhouse étaient pour le moins extrêmes ; dominés par le sexe, la violence, le bizarre, le pervers et d’autre contenus tabous, ces films étaient en quelque sorte un gros «finger» au clinquant hollywwodien, qui faisait office de monopole à cette époque, véritable âge d’or du cinéma de grands studios. En opposition totale avec les bluettes de Marlon Brando et d’Audrey Hepburn, le film d’exploitation était un type de film réalisé en évitant les dépenses des productions de qualité. Visant l’exploitation commerciale en séduisant une frange de spectateurs pour le moins marginaux, c’est un public voyeur et anti-conformiste qui fera les choux gras de ce type de cinéma, excitant ainsi ses intérêts pervers et lubriques. Les films d’exploitation, volontairement cheap pour la plupart, comptent beaucoup plus sur la publicité tape à l’œil que sur ses qualités formelles et factuelles pour être rentable.

À la fin des années 1980, l’explosion du marché de la vidéo a littéralement rongé cette industrie (ou plutôt L’Industrie du film en général), rendant les Grindhouses obsolètes et complètement démodés. Disparus de Broadway et Hollywood Boulevard à Los Angeles, et de Times Square ou de Market Street à NYC, il n’en fallait pas plus pour qu’au milieu des années 1990, ces films tombent dans l’oubli, n’étant plus diffusés nul part aux États-Unis.

Un peu comme les mélomanes qui vénèrent encore les bons vieux 33 tours, plusieurs cinéphiles pour le moins maniaques, ont continué à garder la flamme pour les films d’exploitation bien vivante. Comme la vie fait si bien les choses parfois, c’est par l’intermédiare d’un gros studio hollywoodien (Dimension Films, épaulé par la suite par les frères Weinstein, frangins derrière la boîte Miramax), et doté d’un budget important de 53 millions de dollars, que Tarantino et Rodriguez ont fait revivre l’épopée Grindhouse au grand écran, en 2007.

Seul ombre au tableau cependant : malgré de bonnes critiques et un buzz favorable, Grindhouse fut considéré comme un flop au box-office.

Comme quoi ce genre d’entreprise risque d’être toujours vouée à la marginalité…

Cliquez ici, ici et ici pour découvrir des bandes-annonces de grindhouses originaux.

(Sources pour la recherche : Wikipedia, YouTube)

Un commentaire
  • Kristof G.
    25 avril 2009

    Beau topo Jean-Nic! C’est toujours un plaisir de voir des passionnés décomplexés. Dommage que l’expérience Grindhouse de Rodriguez/Tarantino n’ait pas eu le succès escompté. Ça craint.

    Les fanas du genre ne se sont malheureusement pas rués voir ce cadeau, fait par des trippeux, nostalgiques certes, d’une époque révolue. Un vrai de vrai deux pour un. Des fois je me dis qu’il y a des coups de pieds au cul qui se perdent.

    P.S. Fantasia, le meilleur festival à Montréal commence le 9 juillet. Wou-hou!

Dans le ventre du dragon

Jean-Nic Labrie

Parce que le ciné c'est aussi Marcel Leboeuf, Christophe Lambert, Jeff Goldblum et Yahoo Serious.

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