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Dans le ventre du dragon

Funkytown : le «Boogie Nights» des pauvres (mise à jour)

Jean-Nic Labrie
13 février 2011

AJOUT : Comme certains d’entre vous semblaient aussi curieux que moi, j’ai décidé de pousser l’enquête un peu plus loin par rapport à la post-synchronisation de certaines scènes du film, tournées en anglais mais doublées en français. Voici la réponse que j’ai obtenue de la part de Nathalie Brigitte Bustos, de chez Remstar.

Funkytown a originalement été tourné dans les deux langues. L’intention au début était de livrer une version avec sous-titres anglais et une version avec sous-titres français, donc sans doublage.

Or, comme un film évolue de son scénario à son montage final, la proportion d’anglais dans le film s’est vu dépasser de beaucoup la proportion du français.

Lors de la présentation de la version avec stf aux propriétaires de salles, ces derniers, surtout ceux exploitant des salles dans l’est de la ville ou à l’extérieur de la ville de Montréal, ont émis beaucoup de réserves quant à la présence d’autant d’anglais (donc de beaucoup de sous-titres français). Nous avons donc dû revoir nos évaluations et nous en sommes arrivés à la conclusion que nous devions doubler Tino et Tina, et par ricochet, Paul Doucet devait s’exprimer avec ces deux personnages en français.

Comme le public de ces régions est habitué aux versions doublées des films américains, il a donc eu droit à la version contenant un peu de doublage.

Pour ce qui est de la description du film par le cinéma. Chaque cinéma décrit le film à sa façon.

Il ne faut pas voir de politique derrière tout ça. Au final, le but est que les gens puissent apprécier le film et en bénéficier. Si nous n’avions pas doublé les personnage ci-haut mentionnés, nous n’aurions pas pu sortir le film sur 88 écrans.

Il est vrai par contre, qu’au scénario, le film était 50% en anglais et 50% en français.

Avec l’aide de Marc-André Lussier

* * * *

Pour vous dire la vérité, j’aime le disco, j’aime les années 70, j’aime les jeans à pattes d’éléphant, et surtout (sans blagues), j’aime le ciné québécois. En plus, Boogie Nights, instrument de comparaison inévitable, est l’un des films fétiches de bibi. La table était mise pour que j’aille du gros fun ce soir ; l’affaire, c’est que j’en ai pas vraiment eu.

Déjà, quand on avait annoncé la naissance de ce projet il y a 1 an ou 2, j’étais hautement excité. J’avais hâte de voir ça, le «Montréal Disco» des seventies, les années ou la métropole montréalaise était supposément l’une des villes les plus chaudes du continent. Être assis dans la DoLorean de Doc Brown, j’aurais choisi sans hésiter le Québec de ces années-là, pour me payer un vrai voyage à travers le temps. J’aurais trippé tu dis ? Sacramant oui. Les Olympiques, le PQ au pouvoir, le disco, le new wave, le punk qui commençait…

Quand j’ai su également que le film allait librement s’inspirer de la vie d’Alain Monptetit et de Douglas «Coco» Leopold, deux des principales têtes d’affiches de cette période haute en couleur, encore là, les attentes ont monté d’une coche. L’histoire tragique de Montpetit est tout sauf banale ; fils d’une grande famille (son grand-père était Édouard Montpetit), devenu vedette de la radio et de la télévision, il était au faîte de sa popularité entre 1977 et 1980, menant la grande vie dans les discothèques les plus branchées. Les propriétaires de bars et les gérants d’artistes lui fournissait tout ce qu’il désirait, sans même lever le p’tit doigt : argent, champagne, cocaïne et filles. Montpetit, c’était le roi du disco en ville.

Il gère mal sa déchéance, «l’après-disco», quand le style devient la risée des fashionistas adeptes de new wave. Sa ringardise finira par avoir raison de lui : en 1987, on le retrouve mort, seul dans une chambre d’hôtel de Washington, d’une surdose de cocaïne et d’alcool. Quinze ans après sa mort, soit en 2002, il fut formellement accusé du meurtre d’un mannequin québécois à New York, meurtre ayant été commis en 1982.

Quant à Douglas Leopold, rare anglophone de Montréal pouvant se targuer d’avoir réussi le cross-over vers les médias francos, il était lui aussi une grande vedette à la radio FM, se spécialisant dans les potins du jet-set, autant international que local. C’était un excellent vendeur, très charismatique, on voulait se faire prendre en photo avec lui. En 1988, il fout le camp à L.A, afin de se rapprocher de la faune hollywoodienne, son pain et son beurre. Atteint du sida, il meurt en 1993.

J’appelle ça de la matière à long-métrage. Vous comprenez pourquoi j’avais hâte ?

* * * * * *

Prévu pour décembre 2010, on finit par apprendre que le film, réalisé par Daniel Roby (il nous avait offert le très correct La Peau Blanche il y a quelques années) allait finalement prendre l’affiche à la fin janvier 2011. Les langues sales ont immédiatement sauté sur la gâchette, «un film qui est repoussé est un navet en devenir…», qu’on pouvait entendre ici et là.

J’admets que j’y ai pensé, mais je me suis gardé une petite gêne. J’avais toujours hâte de le voir. Paraît que c’est une histoire de droits d’auteur par rapports aux chansons utilisées qui a fait retarder la patente.

Peu importe.

Fin janvier, le film sort, les premières critiques aussi. La vibe est étonnamment positive, et un certain consensus ressort des différents textes que je lis ; pas le film du siècle, mais encore moins le flop escompté. Je vois des 3,5 sur 5 pas mal partout. Nice !

La table est donc mise. Par souci de prudence, j’ai quand même choisi de garder la barre assez basse, pour ne pas sortir du film trop déçu. Au pire, je serai agréablement surpris….

Pantoute.

* * * * * *

Je suis sorti de là assez déboussolé. Et déçu. J’ai trouvé le résultat final assez plate. Et j’en reviens à ma crainte de départ : Funkytown, malheureusement, c’est le Boogie Nights des moins biens nantis.

Va falloir qu’on m’explique un jour pourquoi on s’entête ici à vouloir faire un certain cinéma à l’américaine, avec tout le déploiement que l’entreprise demande, mais avec un budget de fond de canisse. Honnêtement, je ne la comprends pas encore. Me semble qu’après Bon cop Bad cop, on aurait dû s’y faire…

Comprenez-moi bien. Le film a bénéficié d’un budget très important pour nos standards (environ 8M$), et on sent véritablement que l’argent n’a pas été dilapidé maladroitement, pour reprendre la formule toute faite. À commencer par la direction artistique, superbe et fort pertinente, et que dire de la trame musicale, qui a dû coûter une sale beurrée, judicieusement utilisée. Mettons que ça swing pas mal.

La majorité des acteurs livrent tous une bonne performance, et effectivement, tout ce qui a été dit sur Paul Doucet est vrai ; le gars se surpasse. Sa composition est très solide et crédible, parce que nuancée et relativement subtile, malgré les pièges de «surjouer» un personnage si hautement maniéré. Doucet sera à surveiller, il risque d’être le prochain Claude Legault, Guillaume Lemay-Thivierge, Jean-Nicolas Verreault, Patrice Robitaille…

Patrick Huard, que j’aime bien soi-dit en passant, est toujours aussi bon. Ce gars-là est un véritable acteur, aucun doute là-dessus. Son jeu est sans failles, dans le ton voulu, rien ne dépasse ni sort du cadre. Un professionnel.

Geneviève Brouillette, Raymond Bouchard, et les autres acteurs anglophones inconnus (Justin Chatwin, Sarah Mutch), tous aussi bons les uns que les autres. François Létourneau et Sophie Cadieux livrent la marchandise, même si leurs personnages sont confinés à un rôle plus mineur.

Alors donc, c’est quoi le problème ? Scénario trop ambitieux ? Réalisation fade ? Une grenouille qui veut être plus grosse que le boeuf ?

Pas mal un melting pot de tout ça, je dirais.

Je me pose la question : Daniel Roby, qui jouit pourtant d’une belle réputation dans le milieu, avait-il le coffre nécessaire, la maturité artistique pour bien conduire ce projet ? Je n’ai pas la réponse à cette question, et même si je sais que le gars a fait ce qu’il a pu avec les contraintes qu’une telle production imposait, on sent que le mec a jugé bon de jouer la carte de la de prudence, et même de la retenue. Peut-être trop.

Sa réalisation est fade, ça ne respire pas, ça ne décolle à peu près jamais même. Tout ça manque d’ampleur. On est loin de Jean-Marc Vallée mettons. Son découpage est ennuyeux, ça manque de virtuosité et de variété dans les plans. Je pense entre autres à la scène dans lequel le couple de danseurs lâchent leur fou sur le dancefloor : ça aurait gagné à être plus spectaculaire, plus incisif, étant donné l’importance de la scène. Roby s’est contenté de la filmer de façon conventionnelle, sans véritable éclat.

Que dire aussi de ces nombreuses scènes qui ont été dubbées en français, même si le film se veut bilingue ? Pourquoi ne pas avoir conservé la langue anglaise originale ? Grave faute de goût que celle-ci, vraiment. Ce choix étonne, trop discordant.

Pourtant, on sent qu’il veut jouer dans la cour des grands ; cependant, n’est pas Scorsese, Altman, et P.T Anderson qui veut.

Roby a bien sûr tiré le maximum du scénario de Steve Gallucio, qui aurait gagné à être plus tassé, moins épars. Honnêtement, on aurait pu supprimer plusieurs personnages, dont les intrigues/histoires ne sont pas très inspirantes, et se concentrer à l’essentiel. À 2h et quelques, c’est beaucoup trop long.

Finalement, j’aurais aimé que le film soit porteur d’un plus grand souffle, mais ce n’est pas le cas ici. Les différents thèmes (quête de gloire, la pression familiale, l’attirance des paradis artificiels, la déchéance, sans compter sur l’aspect politique du Québec de l’époque, vulgairement mis en lumière) ne sont pas suffisamment exploités, la trame narrative est lourde, tout ça donne au final un produit cinéma très moyen. Ça reste malheureusement du sous P.T Anderson période Boogie, qui est d’ailleurs du sous Scorsese, soyons francs quand même. Un sous-produit d’un autre sous-produit, ça commence à être creux pas mal.

Espérons que le biopic Gerry, dont la bande-annonce commence déjà à rouler (avec un Mario Saint-Amand plus vrai que nature), saura satisfaire davantage notre soif de nostalgie québécoise d’une époque aujourd’hui révolue.

www.funkytown-lefilm.com

4 commentaires
  • Yanick
    13 février 2011

    En bref, on attend le DVD/BluRay?

  • Jean-Nic Labrie
    13 février 2011

    Genre… :)

  • Mike Savard
    14 février 2011

    C’est un bon film – Paul Doucet torche – mais moi aussi y a certaines choses qui m’ont gossé surtout dans le scénario pis dans le maudit doublage de certaines scènes…j’me demande vraiment pourquoi ils en ont sous-titré certaines et carrément doublé d’autres. J’connais rien au cinéma pis à toute la patente mais ça s’peut tu que ça soit pour respecter une sorte de quotat de français parlé pour avoir accès à tel ou tel financement au provincial? Éclaire-moi, man!

  • Jean-Nic
    15 février 2011

    @Mike

    Je fais ma petite enquête, et je te reviens ! Mais j’ai tendance à penser comme toi ; il y a de la politique derrière ça.

Dans le ventre du dragon

Jean-Nic Labrie

Parce que le ciné c'est aussi Marcel Leboeuf, Christophe Lambert, Jeff Goldblum et Yahoo Serious.

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