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Dans le ventre du dragon

FNC 2011 – Comment justifier une (nouvelle) paranoïa avec «Take Shelter»

Jean-Nic Labrie
15 octobre 2011

Primé à Cannes et à Deauville (Grand Prix de la Semaine de la critique et Grand Prix du Jury respectivement), Take Shelter, deuxième long-métrage du cinéaste américain Jeff Nichols, passe à un cheveu blanc d’être un grand film. Malgré ses quelques écarts de conduite bancals au niveau du scénario, ce déroutant drame introspectif reste néanmoins dans la mémoire longtemps.

C’est que l’on côtoie toutes sortes de feelings divers en regardant ce Take Shelter assez bien réussi, malgré un scénario inégal qui juxtapose la candeur sécurisante du nid familial à des délires obsessionnels innés qui justifient la sécurisation, que même l’amour ne peut réussir à éponger totalement.

Malgré quelques incartades maladroites qui auraient gagnées à être relues, voici donc une recherche somme toute maîtrisée sur la fabrication d’un duel bien particulier, entre l’acceptation de la psychose et l’accomplissement tangible du délire paranoïaque. Réalisée avec subtilité et précision, cette proposition a le mérite de fouiller en profondeur les entrailles angoissées de ses personnages, le tout baignant dans une ambiance particulière, se jouant des trompe-l’œil, où l’onirisme salvateur peut s’avérer noir et perturbant, tandis que la douce campagne oppresse et se veut propice à l’isolement.

* * *

Curtis LaForche (Michael Shannon) mène une petite vie paisible avec sa femme Samantha (Jessica Chastain) et sa fille muette Hannah, dans un bled rural bucolique où il fait bon vivre.

Cependant, sa tranquillité d’esprit est subitement perturbée par de violents cauchemars, dans lesquels il lui est impossible de sauver sa famille du drame. La menace d’une tornade l’obsède ; il sent le danger s’approcher, et ses prophéties finissent par le rendre fou.

Désormais habité au quotidien par ses angoisses rêveuses, son comportement devient inexplicable tant au travail qu’à la maison, fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. En effet, au cas où ses visions se concrétiseraient, Curtis décide d’investir temps et argent en rafistolant l’abri anti-tempête aménagé dans le fond de la cour…

* * *

Le réalisateur et scénariste Nichols a choisi de centraliser son récit directement dans les tourments intérieurs de son personnage principal, qui laisse une vague impression de déjà-vu à tous ceux qui ont déjà souffert de troubles anxieux, angoisse et crises de panique (j’en suis).

En venant frapper de plein fouet ce personnage sans histoires, les nouvelles peurs de celui-ci viennent, contre toute attente, lui donner un nouveau sens à sa vie ; vouloir protéger les siens à tout prix, et se protéger soi-même contre l’incontrôlable.

La nature bucolique qui devient tout à coup menaçante, le paysage charmant de la campagne qui ensoleille les après-midis mais qui inonde la nuit…Sans compter la peur de sombrer dans un destin pré-défini d’avance (la mère du personnage a plongé dans une crise psychotique à 30 ans), et la peur de perdre le contact de la réalité, tout en étant totalement conscient de cette «réalité de substitution» qui se dessine lentement devant lui.

Tout ça est fort réussi et habilement monté. C’est fouillé et ça fait frissonner.

Par contre, le film a le défaut de sa qualité ; le jupon de la métaphore dépasse, et on s’en rend compte dès les premières scènes. Un jupon récurrent tout au long de l’histoire, frustrant il va sans dire, qui clashe avec la réelle intériorité dramatique, crédible et intéressante, qui est tissée très subtilement pendant une bonne partie du film.

J’avais le feeling que le réalisateur a voulu justifier (ou inventer, c’est selon) une paranoïa plus actuelle au goût du jour, en esquivant les méchants terroristes d’usage par une Dame Nature oppressante et envahissante, à la fois vecteur de la vie et de la mort, dont il faut (bien sûr) se protéger. Ce culte revisitée de la peur ambiante, décidément bien américain, commence à taper sur les nerfs. Pourquoi toujours cette impression de vouloir défendre à tout prix son acquis ?

En revanche, il faut absolument saluer le travail remarquable de l’acteur Michael Shannon, qui compose un personnage extrêmement fouillé et profond, la véritable réussite du film à mon avis. Sa prestation, très solide, fait grimper le film à un autre niveau.

La façon dont l’acteur livre son drame intérieur est bouleversante et nuancée, et il faut savourer la façon dont il a construit son personnage, usant habilement des non-dits et des jeux de regards. Je ne serais pas surpris que ce grand gaillard se rende jusqu’aux Oscars avec cette prestation. Bravo également à sa partenaire Chastain, vue chez Malick précédemment, qui offre un jeu lui aussi très inspiré.

Dommage cependant que le clivage entre l’élaboration poétique du délire psychologique du personnage et l’étalement concret de cette dite pathologie soit aussi important. Néanmoins, c’est un film intelligent qui vaut quand même le détour.

En salles dès le 21 octobre.

@JeanNicLabrie

Un commentaire
  • Stephanie
    15 octobre 2011

    Chanceux, je voulais voir ce film au FNC!

Dans le ventre du dragon

Jean-Nic Labrie

Parce que le ciné c'est aussi Marcel Leboeuf, Christophe Lambert, Jeff Goldblum et Yahoo Serious.

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